Philippe Seené, sculpteur hors temps

Il y a 35 ans, alors moniteur de « colo » vers Trégastel, sa route a croisé une première fois la côte bretonne. La deuxième fois, il a cherché un lieu pour poser ses valises l’été et se faire un atelier hors les murs ! La troisième était la bonne : un peu enfouie dans la terre, tout près d’une côte sauvage préservée, dans un village inconnu du tourisme international, une maison était faite pour Philippe Seené et sa famille ! Cela deviendra l’endroit où au-dessus de la mer en vrac, il marche dans le vent avec son grand fils, là qu’il se ressource. Chaque jour il s’enferme dans son atelier,  avec en toile de fond les granites de la côte et des chapelles, calvaires à deux faces ou manoirs entrevus : une tout autre esthétique que la sienne. Un jour peut-être sera-t-il envoûté par la  Bretagne ! Ici on vient juste de le découvrir :  il expose dans le cadre du salon artistique d’été de Guimaëc, aux côtés des plasticiens habitués des lieux. Ses grandes statues de terre ou de bronze sont arrivées en camion de la capitale pour des vacances estivales et le plaisir des yeux.Impressionnant ! Etonnement, découverte, questionnement…

Sculpteur plasticien sur terre, bronze, résine, Philippe Seené enseigne pendant l’année le dessin et le modelage à l’École Nationale Supérieure des Arts Appliqués et participe régulièrement aux expositions et enseignements de l’atelier Pierre Charenton. Il ne renie pas son plaisir à vivre dans la capitale, au croisement de toutes les  cultures et populations, pleine de vies et de mouvements, antidote au silence concentré qu’on trouve dans l’atelier.  Parfois il se lance des défis ludiques, il sculpte la glace.  Mais au coeur de ses activités, il reste toujours l’enseignement : stagiaires et modéles le retrouvent alors à Paris ou en Bretagne pour une semaine de modelage… Juste le temps d’abandonner le stress de la vie quotidienne, juste le temps d’apprendre les techniques de base, ensuite, place à l’appropriation et à l’imagination ! Il s’apprête en ce moment à recevoir douze personnes de tout âge, débutants ou non, et chaque fois c’est une nouvelle aventure humaine. C’est aussi pour cela que Philippe est là.

Renaissance, période ou éternité ? Pour le moment, c’est toujours la Renaissance qui inspire notre sculpteur. Pour son esthétisme, reconnaît-il, mais surtout pour son humanisme et cette recherche permanente de la beauté à n’importe quel prix, par l’intégration des plus grands artistes de l’époque. Ces rivalités politiques et nationales d’alors semblent une « guerre » de la beauté qui réussissait à imposer des émotions esthétiques à des ennemis réduits en admirateurs éperdus (aujourd’hui c’est plutôt des footballeurs qu’on achète) !  Une sorte de rêve qui a cru prendre forme pendant cette période artistique européenne et qui continue à habiter Philippe Seené : l’homme, son visage, ses mains, les grands mythes, la fougue du cheval, l’innocence d’un chérubin… tout son travail semble trouver place dans cette époque dédiée à l’art, quand aujourd’hui l’art semble dédié à la légèreté et au jetable… Simple contradiction de forme :  l’image se met toujours en abîme, qu’elle soit recopiée, déformée, niée, oubliée, sublimée, abîmée, gommée, n’est-elle pas support à l’art visuel, ramenant par bien des détours encore à l’homme ? C’est un peu la question que Philippe pose quand il travaille à ces moulages statuaires.

J’ai découvert le travail de Philippe Seené ces dernières semaines, dans son  atelier à deux kilomètres de l’Escale puis dans notre salon d’été local qui chaque année ouvre ses portes du 14 juillet au 14 août. En réflexion cyclique sur « qu’est ce que l’art » ou « que devient le figuratif face à l’abstrait », et même « que devient la forme dans notre époque conceptuelle », son oeuvre monumentale me renvoyait à des émotions anciennes qui dataient de ma période estudiantine quand j’aimais visiter l’Antique ! Pouvaient-elles résister à mon oeil d’aujourd’hui bien plus « contemporain »? Je n’ai toujours pas su conclure… Voilà ma façon de le rencontrer, peut-être un peu confuse, peut-être prétentieusement « intello » ! Cela reste un défi qui continue à me questionner, une sorte de recherche du temps perdu, de la mémoire, qu’il ne serait alors pas le seul artiste à partager… Allez  le voir ici ou ailleurs et confrontons donc nos ressentis…

« Visions passagères » de Philippe Seené : du léger dans du lourd ! Quand on voit ces grandes pièces monumentales, on pense Léonard de Vinci pour la dimension philosophique, Michel Ange pour la puissance en mouvement, à Rodin peut-être. Pourtant l’artiste est bien de son temps : la conception semble classique alors qu’elle n’est que le support aux émotions et même à la réflexion. La réflexion autour d’un thème particulièrement contemporain qui fascine tout plasticien à travers les époques : l’homme en situation comme si il y cherchait sa place… et le mouvement, cette dynamique vitale qui lui donne sa force. Il ne s’agit pas de décrire le cheval au galop ou l’homme en marche, mais d’en extraire le désir de galop et surtout le temps nécessaire pour aller du départ à l’arrivée… Attention, il ne s’agit pas de la mise en art d’un discours, mais bien d’une émotion, d’une pulsion, d’une perception, même si cette pulsion peut sembler sacrément ralentie par le poids de la matière ! Certains sculpteurs donnent l’impression d’arrêter le cours du temps, de suspendre un mouvement.. parce qu’il est beau ou parcequ’il est émouvant, comme on aimerait tous stopper les bons moments. Chez Philippe Seené, ce serait le contraire, le moment présent semble suspect, seul le mouvement en cours vit, il y a l’avant et l’après. Ce qu’il nous donne à voir est le déroulement du mouvement, donc de la vie. Il a renoncé à suspendre le temps, il ne cherche plus qu’à le suggérer, mais cette impuissance à saisir le temps qui passe le pousse à inventer des moyens personnels pour l’évoquer : les écrous, les vis, les déconstructions, les vides, les trous,  outils contemporains, s’attachent à l’art d’hier, comme s’il y avait le temps de l’homme et celui de l’histoire, celui de la Renaissance, celui où nous vivons… Ne soyons pas donc surpris si un personnage a plusieurs mains ou pieds, si les chevaux sont évidés, formes accrochant le regard à grande vitesse. Ces sculptures sont figuratives et pourtant non inscrites dans le quotidien, elles tentent d’approcher la vie intérieure par l’extérieur sans pour autant devenir symbole ou métaphore.Le sculpteur nous introduit  dans le domaine de la sensation, de son émotion aussi. Chaque sculpture obéit à des moments particuliers : réflexion, imagination, émotion, sensualité, douceur, qu’il exprime dans ses œuvres, bronzes ou terres cuites.

Quant à la recherche idéale de la beauté, quant à la douleur de la perte de celle-ci et du temps qui fuit, cela reste du domaine de l’émotion, elle appartient à l’auteur. Peut-être considérée comme une « aberration » par celui qui n’aime que l’art contemporain, le plus détaché possible du réel figuré, cette oeuvre trace son chemin lentement, et sait aller à la rencontre d’une sensibilité qui résiste aux modes. On pourrait aussi évoquer le travail énorme nécessaire à construire ces pièces monumentales ! Un étonnement de plus à une époque ou l’éphémère, le léger, le jetable triomphe. Sans doute là-encore la notion de temps intervient-elle, tout ce temps qu’il faut pour aboutir (parfois deux années pour une grande pièce), toutes ces émotions vécues inscrites dans le bronze ou la terre ! Enfin, pourquoi ne pas avoir choisi le cinéma, art du mouvement ? Peut-être à cause de la matière, celle à laquelle il faut se soumettre toute son existence mais qu’on peut sublimer par le travail esthétique, la terre d’abord, puis la résine, puis le plâtre, le bronze… Travailler sur la matière en prenant le temps de l’apprivoiser, c’est sa façon de mener le « chemin de soi-même ». Le reste est l’affaire du public ! Le visiteur trouvera ce qu’il cherche…

Certains l’ont « dit » autrement
Rainer Maria RilkeToutes ses oeuvres sont pour l’artiste du passé et n’ont pour lui qu’une valeur d’expérience précieuse, simple valeur de souvenir ; c’est pourquoi il peut arriver de détester une oeuvre qu’il pense avoir dépassée. Cela n’empêche pas cette oeuvre d’avoir pu être sincère, inspirée, peut être même de rester la plus sincère de toutes. Ce n’est pas ce qui compte dans son travail. L’unique gain est cette clarté croissante de sa vie à laquelle je continue à ne pouvoir donner qu’un nom : le chemin de soi-même.”

Pour en savoir davantage sur le sculpteur, son site, ses stages

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2 commentaires pour Philippe Seené, sculpteur hors temps

  1. nicolini gilles dit :

    Toujours super tes boulots..
    Bises Gilles

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