Germaine, le chaînon manquant

GermaineOn la croise par tous les temps   sur la route qui longe la côte, casque rond sur la tête, vissée sur sa mobylette. Elle, c’est Germaine, née dans une ferme du Prajou. A part une virée avec ses voisins en Provence, elle n’aura quitté le sol natal que pour une ou deux incursions dans le sud de la Bretagne… Portrait d’une voisine toujours joyeuse qui n’échangerait pas sa vie pour une autre.

bpaysageGermaine est un personnage du « crû ». Son père Jérôme Bihan venait de Lanmeur quand il a épousé Jeanne-Françoise du Prajou. Avec sa soeur, il a acheté la ferme de Creac’h-Meur où notre héroïne est née le 3 décembre 1932. Quatrième d’une fratrie de cinq enfants, elle a vécu là toute son enfance, parlant breton et participant aux tâches familiales. La vie était simple et dure, l’agriculture évidente, vaches et cochons prenaient toute la place, avec sur les terres, betteraves, céréales ou pommes de terre pour les nourrir. Bien sûr  on veillait le potager et dans la cour les volailles picoraient librement. Ce n’était pas idyllique pour autant ,explique-t-elle : « On n’était pas riche et c’était plus rude que maintenant »
sbrieuc 092Jusqu’à 5 ou 6 ans, on restait dans la famille. L’école, c’était compliqué pour les tout-petits :  il fallait faire les 10 km aller-retour à pied, en sabots « A cette époque il y avait des gosses vers Beg ar Fry, on s’attendait pour faire le trajet, ah! ça! on les usait nos sabots, raconte-t-elle en riant, et les pieds étaient froids ». Le plaisir venait à midi, à la cantine.  » En commençant l’école on ne savait pas le français et si on parlait breton on nous mettait au piquet » poursuit Germaine en un parfait français appris en seulement quelques années. Et parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’argent, on arrêtait à 14 ans. Elle se souvient avec nostalgie de ces trajets entre copains aux âges mêlés, certains restés au pays avec qui on prend encore aujourd’hui la café-madeleine, compagnons de pêches mémorables où l’on crochetait les ormeaux en abondance… Quelques années plus tard, elle ira les vendre un franc pièce au restaurant du Prajou « pour aller au bal » !
P1040698La guerre a un temps chahuté cette organisation. Les champs l’obligent à l’exode pour quelques mois, à quelques centaines de mètres plus bas derrière l’hôtel du Rrajou. Il faudra réquisitionner chevaux et charrettes pour transporter les meubles et emmener les vaches.
Jusqu’à l’âge de 32 ans Germaine est restée avec ses parents pour aider à la ferme. Sa maman disparait à 60 ans, le père vend et investit ce qui reste dans une mauson libre juste à côté. Elle y réside toujours. Commence alors une deuxième vie où elle découvre le travail à l’extérieur tout d’abord comme ouvrière agricole dans le coin (« le travail des champs était très fatigant »),  puis dans un restaurant de Plougasnou. Entre-temps des extras à la colonie de vacances de Primel.  A l’époque elle faisait à pied l’aller-retour à midi pour cueillir les haricots et préparer le repas du soir pour la famille… Puis ce furent 20 ans à l’usine de produits surgelés, 20 ans qui lui donnèrent des droits à la retraite et lui permirent l’achat d’une mobilette nécessaire  : seule sur la route à 4 h du matin quand elle travaillait jusqu’à 13 h ou de 13 à 19 h . Certains jours de neige, elle partait à pied et dans l’usine il y avait parfois moins de 3 degrés !
sbrieuc 569Aujourd’hui Germaine est à la retraite. Sa maison n’a guère changé : un peu d’isolation à l’étage, et, normes obligent, une salle de douche et wc, petite révolution ! Germaine n’en voyait pas l’intérêt, « les WC dehors, c’était très bien »mais un peu de confort l’hiver finalement ne nuit pas. Des deux petites pièces du rez-de-chaussée, c’est la cuisine qui sert le plus : à côté de la gazinière, il y a la Diétrich qui chauffe au bois toute la maison, le radiateur électrique posé là juste au cas où ! » En bas, j’ouvre le four, en haut le lit est chaud, pas besoin d’un homme   » De toutes façons,  d’homme, il n’y en a plus, le père est parti à 88 ans, puis le frère. La vie a fait qu’elle ne s’est pas mariée, alors ses neveux sont un peu ses enfants,  mais heureusement elle s’entend avec tout le monde…Juste à côté, il y a Marie qui vit seule aussi chez elle, un peu plus loin,  sa GUImuséebeurresoeur revenue de Paris pour la retraite. Le tissu affectif est toujours là., c’est Marie-Claire qui a vécu près de 30 ans tout près qui vient prendre le café, demain Marie-Rose l’emmènera  faire des courses à Morlaix. « Je ne m’ennuie jamais, toujours des visites, des choses à faire, s’occuper du jardin… » affirme Germaine devant un potager tracé au cordeau et cerné de fleurs  colorées. Malgré « son diabète et ses artères bouchées » Germaine continue sa vie 535610_10150683552725808_258770215807_9259585_1976522069_ncomme elle l’a commencée, le même village,  presque la même maison, et pour ceux qui restent, les mêmes amis. Même si voir les fermes devenir maison de vacances et les femmes partir travailler ailleurs serre toujours le coeur. Et puis il y a le musée … elle ira bientôt témoigner de ce passé si proche : barrater le lait, mouler et décorer le beurre,  recueillir la crème de l’écrémeuse… Germaine fait partie de ceux qui naissent et meurent au même endroit, sur une terre qu’ils aiment parce qu’ils en connaissent le moindre chemin et tous les visages, pour eux le travail était une valeur absolue quelles qu’en soient les conditions et le repos c’est avoir le temps d’admirer ce pays. Des Germaine avec ce regard-là, il y en encore quelques-unes ici, mémoire des lieux. Quand elles disparaîtront, elles nous deviendront alors  indispensables, notre chainon manquant
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